Dire que notre sacrée sainte société aseptisée, à l’aube du troisième millénaire, est individualiste et hédoniste est presque une tautologie. Tout nous pousse au nombrilisme, à un excès outrancier et parfois pervers du soi. Le « Je-Me-Moi » inonde abondamment les campagnes des publicistes inspirés par l’appât du gain; les médias en général n’ont de penchants ou d’attraits que pour les super-vedettes susceptibles d’attirer de généreuses commandites. Tout ou presque est sensation, émotion au détriment d’une profondeur souhaitable, d’une réflexion pourtant si nécessaire en ce temps de recherche identitaire. « C’est l’air du temps, il faut s’adapter » diront certains nostalgiques d’un monde plus serein, nourri de certains idéaux et de valeurs éternelles qui transcendent l’âpreté du quotidien. Nous sommes à l’ère du spectacle, du star-système, du regardez-moi où malheureusement chacun d’entre nous n’y trouve pas son compte ou encore suffisamment d’inspiration pour soulever quelque peu notre âme assoiffée.
Il y a sans équivoque un certain culte du narcissisme dans ce Québec des grands espaces. Il faut bien l’avouer mes amis, les boomers qui approchent massivement de la retraite ont donné le ton. Ces derniers ont joui passablement d’une existence faste, sans trop songer à demain. Ils laisseront toutefois un héritage apparemment glorieux, un gouffre sans précédent dans les finances publiques, des infrastructures plus que vacillantes, des enfants trop peu nombreux et une société marquée du sceau de la super consommation. Nous le savons tous, le narcissisme réfère à la fixation maladive qu’une personne a pour elle-même. Nous pourrions en dire autant de la société.
C’est à la mythologie grecque que l’on doit le terme de narcissisme. Narcisse était un jeune homme d'une très grande beauté. Alors qu'il se promenait en forêt, il se pencha au-dessus d'une fontaine et aperçut son image à la surface de l'eau. Obnubilé par la magnificence de son reflet, il demeura immobile à se contempler, à tel point qu'il prit racine et se changea en fleur, le narcisse. Revenons à nos moutons. Je me souviens d’un article de Richard Hétu de La Presse qui rapportait, il y a pratiquement deux ans de cela, une étude américaine réalisée auprès de 16 000 étudiants d’âge collégial sur plus de 25 ans. Le questionnaire - The Narcissistic Personality - demandait aux participants de réagir à des phrases toutes simples comme celles-ci : « Je pense que je suis une personne spéciale », « J’aime être le centre d’attention ». L’étude démontrait que les deux tiers des étudiants d’aujourd’hui faisaient preuve d’un plus grand narcissisme que la moyenne des étudiants de 1982. Il faut bien le dire, la téléréalité n’existait pas à ce moment là. Il semblerait que des émissions ostentatoires comme American Idol et Survivor, auraient contribué à gonfler l’ego des membres de la générations Y.
Rien ne semble rassurant pour le futur mes amis, du moins côté humilité. Tous les experts vous le diront, les gens à tendance narcissique éprouvent plus de mal à nouer des relations saines, voire intimes et à accepter les revers de la vie. Les soubresauts de la crise économique ont sans aucun doute provoqué quelques émotions vives. Avec leurs propres téléphones cellulaires, leurs propres iPod et leurs propres pages sur MySpace et YouTube, les jeunes d’aujourd’hui racontent sans pudeur leurs exploits et leurs fabuleuses aventures à tous les voyeurs du cyberespace. Les différentes études tendent à démontrer que ceux de la génération Y sont encore plus narcissiques que leurs prédécesseurs de la génération X qui l’étaient déjà passablement. Décidément, le « Je-Me-Moi » est toujours en vigueur.
Dans son récent ouvrage, « Le compte à rebours a-t-il commencé? », l’éminent scientifique français Albert Jacquard rapporte cette phrase très percutante d’une jeune lycéenne : « Mieux vaut une réussite solidaire qu’un exploit solitaire ». À quand notre société assoiffée de sensations répétitives à souhaits passera-t-elle du full « Je-Me-Moi » à une juste appréciation et expression de soi qui ne frise pas l’idolâtrie aveugle. Swâmi Râdâs, philosophe indien, nous signale que l’ego qui nous habite peut en quelque sorte être une ombre, une obsession et une illusion. C’est sans aucun doute ce qui nous empêche souvent de rencontrer l’autre, de devenir ce que nous sommes réellement. Un peu de modestie corrigerait quelque peu les tendances génétiques à l’individualisme prononcée et à la vantardise légendaire des Québécois en général.
Jean-Guy Roy
Directeur général
Radio Ville-Marie
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