Le moustachu contestataire s’était installé dans le paisible et enchanteur décor d’Antraigues en Ardèche depuis 1973 où il trouva la mort, à la suite d’une mauvaise chute. Ce grand chanteur de la francophonie a rédigé plus de 200 chansons dont plusieurs refrains résonnent encore aujourd’hui dans nos coeurs. Jean Ferrat était né le 26 décembre 1930 à Vaucresson dans les Hauts-de-Seine sous le nom de Jean Tenenbaum. Son père était un immigré russe et juif, sa mère française. Il était marié à Christine Sèvres morte en 1981 à l’âge de 50 ans. Ensemble, ils avaient chanté la magnifique chanson La Matinée. Jean Ferrat avait enregistré pour la dernière fois il y a sept ans et sa dernière tournée au Québec remonte à 1995.
Tous les soixante-huitards se rappelleront de cet auteur à la chevelure bien fournie et tombante, à sa légendaire et admirable gentillesse, à sa douce voix et ses yeux pleins de tendresse. Jean Ferrat aura chamboulé nos vies avec émotion par des chansons qui rimaient avec liberté, justice et amour; ces mots qui nous ouvrent un monde plein d’avenir. Ce chanteur engagé aux accointances quelque peu communistes aura, plus souvent qu’autrement, donné un peu de fil à tordre aux partisans gaullistes de l’époque. Ce chanteur, clairement engagé pour la justice sociale, ne cessera jamais de s’exprimer au cours de sa longue carrière sur les sujets qui le révoltent, même au cours de ses dernières années de solitude, il prenait la défense des paroliers français. Toute sa vie, il aura fait connaître son point de vue sur les questions touchant la société et ses enjeux politiques. En France, il avait quitté la scène artistique depuis belle lurette mais sans renier ses engagements.
Jean Ferrat laisse une discographie impressionnante, mais surtout des chansons pleines de sens qui nous ouvrent à quelque chose de meilleur, de plus grand que soi. Qui ne se souvient pas de Nuit et Brouillard, qui rappelle la déportation de son père à Auschwitz? Il chantait d’une magnifique voix: « nus et maigres, tremblants dans ces wagons plombés / Qui déchiraient la nuit de ses ongles battants ». Chanson poignante où l’on pouvait imaginer aisément ces milliers de Juifs entassés dans de lugubres wagons qui les transportaient aux portes de l’enfer de la souffrance et de la mort. Une chanson qui tambourine sur des images tellement fortes et qui nous font dire « Non, plus jamais ». Pourtant, malgré cette chanson lancée en 1963 par Jean Ferrat, des hommes et de femmes sont toujours bafoués, meurtris et tués dans de lugubres circonstances de par le monde.
Que de doux refrains et d’agréables chansons bourdonnent encore dans notre tête en entendant le nom de Jean Ferrat : « Pourtant que la montagne est belle / Comment peut-on s’imaginer / En voyant un vol d’hirondelles / Que l’automne vient d’arriver? », « Aimer sans perdre la raison /Aimer à n’en savoir que faire », « Le vent dans tes cheveux blonds. Le soleil à l’horizon / Quelques mots d’une chanson / Que c’est beau, c’est beau la vie... ! Son association avec le poète d’Aragon aura fait résonner toute la francophonie et fracassé des records de vente. Plus d’un million d’exemplaires du disque « Ferrat chante d’Aragon », sorti pourtant discrètement, furent vendus en peu de temps.
Ferrat avait compris depuis fort longtemps que les chansons qui restent sont celles qui prennent racine dans l’âme d’un peuple et qui retournent au peuple. Les gens aimaient Jean Ferrat et ses chansons avaient conquis le coeur des Français mais aussi de tous les francophones du monde. Il n’était pas l’homme des galeries, habité par la soif des tribunes, obsédé par les clinquants du star système. Non, ses chansons s’inspiraient de l’engagement social et de la poésie toute simple. À sa façon, Jean Ferrat a voulu changer le monde, l’ouvrir à l’essentiel, lui chanter des airs qui ennoblissent et ouvrent sur l’harmonie du grand univers. Il aura réussi à rester vivant dans la mémoire des gens ; ce que peu d’artistes réussissent à faire après près de quatre-vingt ans de vie. Adieu, monsieur Ferrat!