La mort nous effraie, elle nous fait peur quelque part, très peur même pour la majorité d’entre nous. Elle est de l’ordre du passage mystérieux vers l’inconnu, de l’ailleurs sans retour, du voyage sans fin. Nous sommes confrontés à chaque jour avec la souffrance, la finitude, la mort; elle est présente dans tous les recoins de nos vies, mais nous n’osons pas l’aborder ouvertement. Depuis deux ou trois décennies, les Québécois ont changé la manière même de célébrer les rituels funéraires par une approche des plus minimalistes. Plus question de longues heures d’attente au salon funéraire; l’adieu se fait souvent avant la cérémonie à l’église ou à même le complexe funéraire. Tout se fait si rapidement, sans même le temps nécessaire pour vivre la phase normale du deuil. L’option de l’incinération est la favorite de 70% des Québécois par rapport à la traditionnelle mise en terre du cercueil. C’est une métamorphose complète des rituels funéraires!
Ces nouvelles perspectives sociétales ont des effets majeurs sur les gestionnaires de complexes funéraires et de cimetières qui voient leur clientèle traditionnelle diminuée et leur chiffre d’affaires fondent à vue d’œil. C’est le cas, par exemple du cimetière Notre-Dame-des-Neiges, l’un des plus grands cimetières en Amérique du Nord, qui compte près d’un million de dépouilles dans son lieu paisible au flanc du majestueux Mont-Royal. Cette année, le cimetière voit sa part de marché diminué de 15%. Les familles n’achètent plus de lots et priorisent le petit terrain pas cher ou encore optent pour la dispersion tout bonnement des cendres dans le lieu de prédilection du défunt. Les rituels funéraires sont en pleine transformation. Les changements de société et des rituels traditionnels posent des questions fondamentales sur les plans de la morale, de l’éthique, du religieux et des valeurs. Ce nouveau regard sur la mort ou ce nouveau rapport avec la mort mérite une réflexion en profondeur.
Il n’y pas que les rituels funéraires qui changent, les dernières étapes de fin de vie est au cœur présentement d’un grand débat de société qui risque d’être déchirant pour plus d’un. La question de l’heure demeure sans contredit celle de l’euthanasie. En décembre 2009, le gouvernement Charest, à la demande du Parti québécois, acceptait de lancer un débat sur le droit des Québécois à mourir dans la dignité. Normalement, la consultation itinérante sur cette délicate question qui englobe le droit à l’euthanasie et au suicide assisté devrait prendre la route des régions du Québec à l’automne 2010. Dans un premier temps, la commission de la santé et des services sociaux de l’Assemblée nationale devrait rencontrer une vingtaine d’experts en la matière, puis rédigera un document qui servira de base de consultation. Les travaux du comité parlementaire ont débuté en février dernier. Un tel débat a reçu un vaste appui des spécialistes de la santé, des intervenants sociaux et de diverses associations. La mise en œuvre d’une législation sur l’euthanasie nécessitera des modifications majeures au Code criminel, qui de toute façon relève du fédéral. Dans un récent sondage, Angus-Reid-La Presse, un peu plus de trois Québécois sur dix étaient d’accord pour que l’euthanasie soit légalisée au Québec; un droit toutefois devant être limité aux grands malades, selon une majorité de répondants.
Faut-il se rappeler qu’il y a déjà des dispositions concernant l’acharnement thérapeutique en fin de vie. Mais la question de l’euthanasie est encore plus sérieuse puisqu’elle ouvre la porte au droit de mettre fin aux jours d’une personne qui en a exprimé le désir de façon libre et éclairée, si elle est évidemment en perte d’autonomie ou souffre d’une maladie incurable. Ailleurs dans le monde, quelques législations permettent à leurs concitoyens de mourir dignement : Pays-Bas, Belgique et Luxembourg. La question centrale du respect de la vie touche les cordes sensibles des Québécois. Le Cardinal Marc Ouellet, dans un discours officiel, il y a quelques jours, s’en est pris à tous ceux qui veulent décriminaliser l’euthanasie et les avortements massifs. Il mentionnait : « des faits qui mettent en évidence le désarroi d’une humanité déboussolée et aspirée par le néant ». Des réactions vives ne se sont pas faites attendre devant un discours aux allures intransigeantes, malheureusement sans trop de nuances, de l’éminence cardinalice. Dans ce monde médiatisé à outrance, il y a des vérités et des idéaux qui requièrent toujours que l’on soigne la manière de les rendre publiques.
Dans ce débat épineux, il s’avère difficile de faire abstraction des tendances sociales largement médiatisées. La définition même de l’euthanasie ne mériterait-elle pas d’être mieux comprise et sans doute précisée pour entreprendre un juste débat? Parle-t-on assez des voies alternatives? « La médecine est là pour sauver des vies et non pour faire mourir des personnes » déclarait le Dr Yves Lamontagne, président du Collèges des médecins. Mais en fait, ne faut-il pas développer aussi des services de soins palliatifs appropriés? N’y aurait-il pas lieu de former davantage les médecins au traitement de la douleur, de la prise en charge des malades à l’approche de la mort? Ne faut-il pas réclamer aussi le droit pour les malades de vivre dans la dignité et le respect leurs derniers moments? Pour de nombreuses personnes, les derniers instants avec leurs proches peuvent très bien convenir à l’expression des « Je t’aime » inavoués, des pardons libérateurs, des secrets insoupçonnés. L’euthanasie « propre » et légalisée, ne risque-t-elle pas d’annihiler ces moments exceptionnels avant le grand passage dans l’Au-delà? Le débat est ouvert mes amis! En fait, plusieurs s’interrogent aujourd’hui s’ils auront le droit et le privilège de vivre jusqu’au bout?