Il faut dire qu’il avait le profil de l’emploi, un grand sec au visage émacié, aux mains anormalement grandes et aux cheveux noirs tombants. Vous pouvez imaginer toutes les histoires rocambolesques qu’il a pu nous raconter au fil des années. Malgré la teneur lugubre de ses anecdotes racontées avec moult détails, c’était plus souvent qu’autrement des plus hilarants. Ce n’était pas le festival Juste pour rire mais plutôt le festival Mort de rire! Mais lorsque l’on examine de près l’industrie funéraire, il n’y rien de très drôle!
Les maisons funéraires se livrent par les temps qui courent à une concurrence féroce, pour ne pas dire morbide. Avec le vieillissement de la population, ce ne sont pas les morts qui manquent. Il n’y a rien de trop beau pour le cher disparu mais à quel prix mes amis? Enterrer l’un des siens dignement, si on ne fait pas attention, on peut y laisser plus que sa chemise lorsque l’on regarde les coûts astronomiques que cela comporte. Il en coûte en moyenne 5 500 $ dans une maison funéraire et 3500 $ dans les coopératives funéraires. Si vous prenez les extras offerts par ces maisons spécialisées, cérémonie, buffet, musique, la facture peut dépasser facilement les 10 000 $. Mais avec ces maisons funéraires, vous n’avez pas de troubles, on s’occupe de tout, portefeuille y compris! Entre vous et moi, mieux vaut mourir riche!
Cela se comprend un peu parce lors du décès les choix à faire sont nombreux : le cercueil, l’embaumement, la place dans le mausolée, le terrain au cimetière, l’enterrement, l’exposition, les fleurs, la niche dans un columbarium, la crémation et le reste. Nous savons bien que la réputation des fournisseurs de services funéraires est souvent malmenée, voire suspecte. Ce commerce plutôt lucratif a pris de l’ampleur dans les années 60 puisque avant cette période les familles s’occupaient elles-mêmes de leurs défunts. Par exemple, ma sœur aînée, décédée au début des années 50, avait été exposée dans le salon de la maison familiale; mes parents avaient vu à tout préparer.
Dans une société qui promet presque la vie éternelle en ce monde, nous sommes de plus en plus mal à l’aise avec l’idée de la mort. Nous essayons de l’ostraciser de nos vies tant que l’on peut mais l’inévitable passage des ans nous rattrape assez rapidement. Devant le peu de repères religieux qui restent dans les familles québécoises, ces dernières optent assez facilement pour des funérailles minimalistes; plus c’est court mieux c’est. La religion n’est plus, pour nombre de familles, une source de réconfort dans la mort, un soutien dans le passage vers une quiétude intérieure. Tout se fait d’une façon expéditive sans prendre le temps de vivre collectivement le deuil. Il faut du temps pour s’y faire, accepter le départ de l’être que l’on aime, apprivoiser l’absence.
Malheureusement, les gens ne veulent plus prendre le temps de vivre ce passage, pourtant si important. Malgré la douleur, la tristesse et l’angoisse nous apprenons beaucoup de la mort, de la finitude de notre parcours terrestre. « C’est beau la mort, c’est plein de vie dedans. » disait Félix Leclerc. La vie est cachée dans la mort; le grain du fruit doit mourir pour donner la vie en abondance! Chacun a sa vision de la mort, chacun a sa vision de l’aude-là. Tristement, l’Église voit de plus en plus de catholiques délaisser les rites traditionnels pour des services funéraires exempts de référents religieux. Nombre de Québécois inventent leurs propres rituels laïques avec tous les écarts inévitables découlant de l’improvisation. Créer de nouveaux rites de passage dans une société se réclamant d’une laïcité encore mal définie, ne va pas de soi si aisément. Cela prendra quelques décennies et encore.
Le rapport à la mort a fondamentalement changé au fil des années; il se vit, pour un grand nombre de nos contemporains, comme un échec lamentable. Apprivoiser la mort, c’est accepter la vie; celle qui nous a été donnée, celle que l’on a vécue, celle que le destin nous reprend et celle qui nous attend éternellement. Nous mourrons un peu tous les jours comme ces feuilles d’automne qui, éclatantes de couleurs sous le soleil ardant, finissent toujours par couvrir le sol trempée et à peine givré de novembre. Quand une vie humaine a été vécue authentiquement jusqu’au bout, la mort ne vient-elle pas signer l’ultime accomplissement comme un sourire à la vie? Novembre, n’est-ce pas un temps mort pour la vie? Si seulement Dieu pouvait nous faire signe.