Vous conviendrez facilement avec moi de cet état de fait. Avec les nombreux égarements et abus dans différentes sphères de l’activité humaine, principalement avec les déboires de la crise économique, le mot « éthique » est sur toutes les lèvres. Nous assistons un peu partout à la naissance de chaires d’éthique dans les universités. Les gouvernements se donnent des comités d’éthique, les ordres professionnels revoient régulièrement leurs codes de déontologie et d’éthique, les milieux financiers, avec raison, se prémunissent de nouvelles règles éthiques de gestion et même ces jours-ci, devant certains déboires dans l’appareil municipal, le maire de Montréal se lance dans des mesures éthiques. La question de l’éthique habite nos réflexions et remue même nos convictions profondes. Qu’en est-il de l’éthique? Serait-elle devenue un synonyme de bonne conscience pour calmer certains enjeux? Serait-elle un paravent philosophique devant l’effondrement d’une certaine morale?
Selon le Bureau canadien des valeurs et de l’éthique, « l’éthique est une branche de la philosophie qui s’intéresse aux comportements humains et, plus précisément, à la conduite des individus en société. L’éthique fait l’examen de la justification rationnelle de nos jugements moraux, elle étudie ce qui moralement bien ou mal, juste ou injuste. » C’est du sérieux, mes amis! Avec tout ce qui se passe sur le plan financier et gouvernemental chez nous et de par le monde, on comprend pourquoi le mot éthique est à la mode ces temps-ci. Il n’y pas si longtemps, disons les générations des baby-boomers et leurs précédentes, on parlait davantage de morale. Mais dans bien des sociétés, ce mot à connotation plus religieuse a été remplacé par le mot éthique. D’ailleurs, nous le savons pertinemment et pour cause, la morale n’a pas bonne presse au Québec, cette dernière évoquant, pour plus d’un, le réveil d’un passé religieux douloureux et d’une morale rigoureuse, assez étroite merci.
Il est clair que pour bien des gens, la distinction entre la morale et l’éthique, c’est le lien avec la religion. Même si l’on trouve des morales purement humanistes, pour le commun des mortels, la morale est reliée directement à un référent de l’ordre de la foi ou à un code religieux. Pour l’éthique, ce rattachement avec le religieux, le spirituel ou la transcendance paraît moins justifié, disons que c’est plus ténu et plus acceptable pour bien des ténors de la prétendue bonne conscience publique ou sociétale. Mais au fond, morale ou éthique restera toujours un regard, un jugement, une analyse sur la pertinence et la justification de nos pratiques, de nos jugements et de nos gestes. Il est facile de comprendre que nous sommes, dans le contexte actuel, sur un terrain assez complexe, glissant et parfois mouvant.
Un peu partout au Québec les organisations et les entreprises se dotent de codes d’éthique qui s’arriment plus souvent qu’autrement dans la lignée des visées juridiques en vigueur dans les différentes chartes qui régissent notre vie en société. Au fond, l’éthique semble plus près du droit que de la religion. Mais on ne peut donner, vous en conviendrez, une âme à des peuples, à des organisations sans le sens. S’il est bon d’avoir des codes et des mesures bien définis, où trouvera-t-on le sens réel, la motivation profonde, l’énergie créatrice pour les vivre, les faire respecter? Nous sommes dans une société de droits; les chartes nous le rappellent clairement et les gens s’en prévalent abondamment. Par contre, il en est autrement des responsabilités individuelles et collectives.
Même si l’éthique est à la mode et mise à toutes les sauces pour contrer les effets pervers de démagogues et d’arnaqueurs, il ne faudrait surtout pas conclure qu’avec l’éthique tout est réglé. Les comités d’éthique implantés un peu partout ne peuvent suppléer aux responsabilités individuelles. Ce ne sont pas des codes ou des mesures finement écrites qui donneront nécessairement nourriture à l’âme. Nous voulons des explications rationnelles à tout ou presque. Même la science, devenue omniprésente dans nos vies, ne réussit pas à fournir des tentatives de réponses à de nombreuses interrogations légitimes et embêtantes. Il y aura toujours une part de mystère dans nos vies enchevêtrées et en quête de sens.
Le drame de notre société est que beaucoup d’hommes et de femmes vivent sans espoir, sans espérance au fil des aléas du quotidien. Nous naissons sous les influences d’une culture, d’une histoire, d’une religion mais nous sommes aussi des êtres en cheminement, en recherche, en croissance, en quête d’éternité. Aussi noble que soit l’éthique, cette dernière ne pourra jamais esquiver ou camoufler nos responsabilités individuelles, celles de ceux qui nous dirigent et surtout celles de certaines institutions qui veulent trop souvent notre bien. Nos gestes et nos choix ont aussi une portée morale trop souvent oubliée. Cette dernière s’inspire chez nous d’une riche tradition spirituelle qui nous propose pertinemment un chemin avec un petit quelque chose d’éternel et d’éminemment éthique. Il ne faudrait pas que les mots à la mode nous fassent oublier les vrais enjeux de notre vivre ensemble et de notre destinée.