Au Québec, dès que l’on aborde les questions religieuses, l’on perçoit assez facilement dans le regard des gens du scepticisme, parfois du sarcasme. Dimanche dernier, en direct de la Cité du Vatican, nous sont parvenues de la majestueuse place St-Pierre des images sans équivoque d’un moment historique pour l’Église universelle et pour le Québec, en particulier; il s’agissait, quoiqu’en pensent certains détracteurs, d’un événement spirituel marquant. Mais que restera-t-il de tout cela?
En paraphrasant l’Évangile de Jean, l’on pourrait dire en toute simplicité : « De Saint-Grégoire d’Iberville! Peut-il sortir quelque chose de bon? » La canonisation du Frère André par Benoît XVI le 17 octobre dernier est une réponse éloquente, voire sans équivoque, certes pour le modeste village de la Montérégie qui l’a vu naître mais aussi pour nous tous, citoyens de cette terre asséchée, en manque d’inspiration et de modèle. Il est clair que le Frère André est un homme d’un autre temps. D’une époque où le sacrifice, la persévérance, le renoncement, le travail sans limite et la prière assidue étaient au menu quotidien des gens qui se réclamaient d’une Église assez encadrante merci. C’était comme cela, un point c’est tout.
Il faut bien le rappeler, le Frère André, Alfred Bessette de son vrai nom, est quand même né au 19e siècle (1845-1937). Ce bout d’homme d’à peine un mètre et demi, mal foutu sur le plan santé s’avéra plus grand que nature et d’une longévité plus que raisonnable pour l’époque. Nous le savons tous, au 19e et durant la moitié du 20e siècle, plus souvent qu’autrement adhérer à la religion catholique était normal, parfois même une obligation sous peine de péché mortel, avec menace de l’enfer pour l’éternité. Rien de réjouissant bien entendu! Au-delà de tout cela, le Québec a engendré des êtres exceptionnels, d’une foi vive à déplacer les montagnes et d’un courage inouï. Il faudra se lever de bonne heure pour les égaler!
C’est l’histoire de notre coin de terre d’Amérique parsemé par tant de croix sur ses rivages et qui ont inspiré le cœur de millions de nos devanciers. C’est sur une terre défrichée au rythme des valeurs chrétiennes que l’identité du peuple québécois s’est forgée autour d’une langue et d’une foi communes. La catholicité de notre foi nous traverse les pores de la peau malgré nous. En fait, nous sommes tous des cathos dans un des recoins de notre personne peu importe notre situation actuelle. C’est de cette foi plus ou moins consciente en nous qu’ont émergé et s’épanouissent encore les valeurs de solidarité, de générosité, d’accueil du peuple québécois. N’ayez crainte, cela n’a rien à voir avec les neuvaines et le chapelet. Nous sommes pétris par les pénétrantes valeurs et formidables richesses de la culture chrétienne.
Le petit portier de Notre-Dame l’avait bien compris, lui qui venait d’un milieu pauvre et qui avait eu le temps, avant d’entrer chez les Ste-Croix, de passer quelques années dans le monde du travail. Il se sentait bien à l’aise avec les petites gens, « le vrai peuple » comme on dit souvent. C’est peut-être cela qui a fait en grande partie la notoriété de cet homme fragile, d’apparence bien ordinaire, au langage bien de chez nous. Le peuple se reconnaissait en lui; il y décelait l’authenticité d’un homme de Dieu façonné par les durs labeurs du quotidien, inspiré de l’intérieur par quelque chose qui nous dépasse tant aujourd’hui. Pourquoi les Mère Teresa, Nelson Mandela, Jean Vanier, Roger de Taizé, Frère André de ce monde attirent tant?
À nous les branchés de bidules électroniques et de modèles derniers cris; à nous les obsédés de l’efficacité à en perdre le souffle et du rythme accéléré à brûler la chandelle par les deux bouts; à nous les mordus du confort moelleux à en perdre l’âme et de la frénésie de l’éphémère qui s’estompe dans un vide grandissant; que vient nous dire aujourd’hui ce petit bout d’homme humble, simplement riche de son huile et de sa prière à St Joseph? Sans doute l’ouverture à plus grand que soi, à quelqu’un qui peut soulever nos humbles pas au-delà de nos turpitudes et de nos enchevêtrements bien humains et parfois malsains. C’est un chemin de liberté que nous propose l’humble portier de Notre-Dame, chemin qui nous ouvre grandes les portes qui mènent à la joie. Alfred Bessette nous invite encore aujourd’hui à gravir d’un bon pas les escaliers du Mont-Royal les yeux fixés vers le ciel de l’espérance, celle qui endigue les plus fortes tempêtes de nos vies si souvent empêtrées dans les vicissitudes de nos tourments.
Comment ce petit bout d’homme qui savait à peine écrire son nom pouvait réussir à attirer tant les foules, à encourager les désillusionnés, à susciter l’espoir dans les yeux des chômeurs, à guérir les malades dans le désarroi? Alfred Bessette n’avait aucune prétention, il avait tout remis entre les mains de son Dieu. En terme d’aujourd’hui, il avait lâché prise de tout ou presque. Près de 75 ans après sa mort, deux millions de personnes visitent l’Oratoire et son tombeau. Il est là le véritable miracle du Frère André. De tous les horizons, de toutes les races, de toutes les religions, de tous les âges, les gens se sentent en paix en ce sanctuaire sis au flanc de la montagne qu’il a gravie tant de fois. Il est là le vrai miracle d’Alfred Bessette : réunir sous un même toit tous les enfants de Dieu! Il le fera encore pour nous d’une manière grandiose sous le toit du stade olympique le 30 octobre prochain. Oui, Alfred Bessette, le Saint Frère André ne finira jamais de nous étonner!