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André Hains - Poésie économique
13 novembre 2011 - Nous habitons en Amérique du Nord, endroit privilégié sur la planète s’il en est un.  Jean Chrétien a même déclaré, selon une formule consacrée dont lui seul avait le secret, que le Canada était le « plus meilleur pays du monde ».  Notre principal partenaire commercial, les États-Unis, malgré une situation financière précaire, demeure la première puissance économique mondiale.  Qui plus est, nous vivons dans un pays qui fait partie du G8, l’un des huit pays les plus industrialisés de la planète.
Du reste, au cours de la crise financière de 2008 et de la récession qui s’en est suivie, le Canada s’en est mieux tiré que la plupart de ces pays industrialisés, grâce à une dette publique contrôlée et des ressources naturelles dont le cours a maintenu la vigueur de notre devise et de notre économie.  Notre note de crédit auprès des principales agences de cotation fait l’envie d’une bonne partie de la planète.  En outre, nous vivons au Québec, une des provinces canadiennes où les programmes sociaux sont les plus généreux et qui possède étonnamment un des taux de chômage les plus bas, malgré une dette et un fardeau fiscal imposants.  Bref, nous sommes socialement et économiquement privilégiés.  Une réaction normale serait donc de s’endormir sur nos lauriers, de nous dire que tout va très bien madame la marquise, et de siffloter en sautillant dans les rues, comme dans la publicité de Viagra.  Et pourtant, rien n’est acquis. 

Au cours des derniers mois, nous avons assisté à toute une série de fusions et d’acquisitions aux niveaux national et international, comme cela se produit très souvent au cours d’une période turbulente ou d’incertitudes financières.  J’ai personnellement connu des collègues et amis, occupant de bons emplois dans des firmes d’envergure mondiale, apprendre que leurs dirigeants avaient vendu l’entreprise et qu’ils auraient un nouvel employeur, quelques semaines ou quelques mois plus tard.  Certains ont vu l’acquéreur leur faire des offres moins intéressantes que leur situation actuelle pour rester en poste, et parfois même moins intéressantes que leurs compétiteurs.  Dans d’autres cas, ces entreprises en ont profité pour élaguer leurs effectifs, fermer ou regrouper des divisions et des services et, du jour au lendemain, ces collègues se retrouvent dans des situations totalement différentes d’auparavant, quand ils ne perdent pas tout simplement leur emploi.  Nous en avons récemment vu un exemple concret, lorsque les médias ont rapporté de la possibilité que l’ontarienne Loblaws puisse fermer les deux entrepôts montréalais de la bannière québécoise Provigo.  Pour les quelque 600 employés qui y travaillent chaque jour, c’est une épée de Damoclès qui pend au dessus de leur tête, alors qu’ils croyaient que l’acquisition d’il y a quelques années avait épargné leur emploi bien rémunéré.

Ailleurs, nous apprenions dernièrement qu’une douzaine de conseillers financiers, dans certains cas possédant de 20 à 30 ans d’expérience, ont perdu leur emploi chez Desjardins, remerciés pour des transactions non autorisées aux Bahamas pour le compte de certains de leurs clients.  Ces conseillers chevronnés servaient depuis des décennies des dizaines de milliers de petits investisseurs, qui se retrouvent ainsi orphelins de conseillers financiers et qui doivent s’en trouver un autre d’urgence, dans des conditions difficiles.  Tout cela à cause de quelques contribuables sans scrupule qui ont voulu échapper au fisc.

Et c’est sans compter les marchés boursiers qui citent n’importe quelle raison fallacieuse pour atteindre des sommets le lundi, puis des bas-fonds le vendredi, laissant dans leur sillage de petits épargnants qui n’auront pas investi la bonne journée et qui, même armés d’une stratégie à long terme, trouvent l’actualité économique bien morose par les temps qui courent.  Le Fonds Monétaire International (FMI), piloté par la française Christine Lagarde, commence même à craindre une « décennie économique perdue », comme celle qui affligea le Japon au tournant des années 90.

Toute cette mouvance brusque et soudaine, conjuguée à une économie mondiale somme toute faiblarde, des créations d’emploi anémiques et des taux d’intérêts au plancher, m’a rappelé quelques vers du poète et écrivain français Louis Aragon, dans son superbe poème « Il n’y pas d’amour heureux », repris en chanson par Georges Brassens.  « Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son cœur ».  Il ne faut jamais rien prendre pour acquis, tout peut changer n’importe quand, plus ou moins rapidement, plus ou moins brusquement : perte d’emploi, accident d’automobile, incendie, maladie, réorientation forcée de carrière.  À preuve, le vaste monde de l’assurance réalise de juteux bénéfices avec le commerce de ces incertitudes qui nous guettent quotidiennement, et ces assureurs tentent, collectivement ou personnellement, de nous aider à prévoir l’imprévisible moyennant rétribution.  Un accrochage avec votre voiture ne vous ruinera probablement pas, mais un face-à-face pourrait mettre à mal vos finances personnelles, si vous ne disposez pas de fonds suffisants pour vous prémunir contre une invalidité de longue durée.  Le printemps dernier, des centaines de riverains du Richelieu ont perdu leur propriété lorsque la rivière sortit de son lit.  Même avec une aide gouvernementale, le plus souvent tardive, certains en tireront une douloureuse expérience, ou ne s’en relèveront pas.

Les finances personnelles ne sont pas qu’une question de placement, ou de quel titre choisir et quand.  Elles constituent plutôt une stratégie globale à long terme qui comprend vos revenus de placement, de travail, immobiliers, vos assurances de biens et de personnes, votre train de vie, l’avenir de vos enfants et de vos petits-enfants.  Car la première tâche d’un bon planificateur financier…c’est de planifier, justement, l’ensemble de vos avoirs, et pas seulement vos cotisations REÉR.  En attendant, une des meilleures façons de prévoir l’imprévisible demeure toujours le travail et l’effort, comme nous le rappelle Jean de La Fontaine avec quelques vers plus optimistes que ceux d’Aragon, dans le Laboureur et ses enfants : « Travaillez, prenez la peine, C’est le fonds qui manque le moins…D’argent, point de caché. Mais le père fut sage De leur montrer avant sa mort Que le travail est un trésor. »

andrehains@videotron.ca