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le Sara, aujourd'huiLégende traditionnelle recueillie et racontée par Claude REVOL auprès d'Aimé Eymard, de Borée, vers 1970.
C'était il y a mille ans.

 

 

Le Sara en 2005
  

Ce jour-là, le soleil frappait fort, ses rayons grillaient le chemin caillouteux montant vers Molines. Nulle fraîcheur, nulle verdure, l'ombre courte de l'Homme et de son âne rampait sur les cailloux, comme pour chercher une ultime goutte d'eau dans les profondeurs de la terre stérile.
L'Homme arriva au village. À cette époque, Molines était accroché sur la pente, au milieu des laves volcaniques : quelques bâtisses de basaltes noirs, sans fenêtre (car les hivers étaient rudes), abritaient des paysans pauvres, survivant grâce un jardinage besogneux et éreintant.
Une femme, baissée sur le baquet où elle préparait la pâtée des animaux, se retourna et observa cet individu déguenillé, couvert des poussières du chemin, tirant un baudet branlant derrière lui.
— « Bonjour madame, auriez-vous un peu d'eau, pour moi et pour ma bête ? Quelle chaleur ! Je monte depuis le lever du soleil, et je suis fourbu ! »
— « Mais mon brave, vous allez prendre mal ! Mettez-vous vite derrière le mur, il y a un peu d'ombre, et je m'occupe de votre eau ! » Le gueux s'allongea sur le sol, contre le mur, et il ne tarda pas à s'endormir...
Un bruit de pas lourds roulant sur les cailloux le réveilla : le soleil avait tourné, mais la fin de l'après-midi conservait en mémoire la torpeur de cette journée caniculaire. La femme, qui parvenait au sommet du raidillon conduisant à la maison, portait une lourde boutière. Elle posa sa charge, et sans attendre remplit un gobelet pour l'homme, fît boire l'âne.
— «Je me suis assoupi, mais que vous est-il donc arrivé pour mettre si longtemps? »
— « C'est que, ici, il n'y a pas d'eau l'été. Pour cuisiner, pour boire, nous descendons la chercher à Deux-Eaux. » De son bras las, elle désignait le fond   de la vallée, que les ombres brumeuses du soir commençaient à estomper. Puis elle mouilla un linge et lava les pieds de l'inconnu.
— « Que Dieu vous bénisse, vous et votre maison, car vous n'avez pas rejeté le pauvre qui passe».
L'Homme partit, et poursuivit sa route : il traversa la Bâtie, puis Prévenchères, et s'engagea dans le défilé de l'Eysse, vers Peyrala.
Plus il avançait, plus la contrée devenait accueillante. Il trouva une source, dans laquelle il trempa le croûton de pain que la paysanne avait glissé dans sa besace, puis il s'allongea dans l'herbe et s'endormit en regardant les premières étoiles s'allumer sur les crêtes.
Les lueurs mauves et fraîches du petit matin le virent gravir les flancs du suc de Sara. Il arriva en plein midi au sommet. A cet endroit, il y a mille ans, un village bruissant d'activité était groupé autour d'une belle place plantée d'arbres centenaires, au milieu de laquelle une fontaine chantait en déversant une eau claire, pure et fraîche. Des femmes allaient et venaient, portant des récipients.
— «Hep madame... S'il vous plaît, madame... Pouvez-vous, madame ? » II aurait voulu qu'on lui prête un seau, ou une vieille marmite, afin de pouvoir profiter de cette richesse, qui coulait à ses pieds.
Mais personne ne l'écoutait, ne le voyait-on pas ?
A force de grands gestes, il fut enfin remarqué, mais foin d'hospitalité !
— « Ici on n'aime pas les étrangers. .. Il va encore voler quelqu'objet... Les enfants ! N'approchez pas ce vagabond ! Regardez comme il est sale ! »
La foule le chassa à coup de pierres. Avant de s'éloigner, il eut le temps de leur dire :
— « Gens de peu de Foi ! croyez-vous que mon Père vous a donné tant de richesses pour en faire si mauvais usage?».
Mais, à l'orée du village, apercevant tout en bas le petit hameau hospitalier écrasé de chaleur, Le Jésus (car c'était lui !) frappa l'air de son bâton par trois fois...
Et les trois sources les plus belles de la région jaillirent de la terre ingrate, transformant Molines en un village verdoyant, où le soleil était redevenu un ami.
Dans la même seconde, le village du Sara perdit sa source, et ne fut plus que ruines. C'est le grand clapas que tu vois de la Bâtie, et, vois-tu, là-haut l'eau
n'est même plus un souvenir...